Wednesday, August 30, 2006

Explication du texte de E. KANT.

Kant cherche à nous faire comprendre, dans ce texte à quelles conditions la physique est en mesure de produire une connaissance objective de la nature, comparable en cela aux mathématiques ayant depuis toujours la capacité à produire des jugements universels et nécessaires. Car la physique expérimentale qui se développe au début du XVII° siècle est devenue capable d’énoncer des faits ou des lois aussi certains que peuvent l’être des théorèmes, d’en finir avec un discours seulement "probable" sur les phénomènes naturels, il lui suffit pour cela de dégager des rapports mathématiques (mesurables, vérifiables), des rapports de grandeurs pouvant être déterminées objectivement. Or pour y parvenir il n’est plus question de répéter ce que nous donne spontanément à voir le spectacle de la nature mais d’isoler un phénomène physique encore invisible : il faut expérimenter !
Pour bien comprendre ce changement d’attitude, on peut retenir, parmi les trois exemples qu’énonce Kant, celui de Galilée et de son plan incliné. Le texte nous dit, en effet que "Galilée fit rouler ses sphères sur un plan incliné avec un degré d’accélération dû à la pesanteur déterminé selon sa volonté" : de quoi s’agit-il exactement ? Galilée étudie le phénomène de la chute d’un corps. Tout le monde voit bien qu’un corps qui chute (par exemple le sien, à vélo sur une pente) produit un mouvement uniformément accéléré, autrement dit, qu’il va, à chaque instant, de plus en plus vite. Mais alors qu’on aurait spontanément tendance à croire que cette accélération dépend de l’espace parcouru (plus la pente est longue, et plus ma vitesse, sur mon vélo, augmente), Galilée affirme que l’augmentation de la vitesse est proportionnelle au temps écoulé et non à l’espace parcouru. Et plus précisément encore : l’espace parcouru est comme le carré du temps de chute écoulé (ce qui se traduit de nos jours sous la forme d’une fonction s = 1/2gt2). Tout le monde voit bien qu’un corps qui chute subit une accélération, mais de là à pourvoir dire que celle-ci est fonction du temps écoulé depuis le début du mouvement, il y a un pas que la simple observation ne permet pas de franchir. Comme cela n’a rien d’évident, comment rendre cette affirmation indiscutable ? Qu’est-ce qui nous assure qu’à cette équation mathématique correspond une réalité empirique ? Galilée répond, dans son ouvrage intitulé Discours concernant deux sciences nouvelles, qu’il n’a "nullement négligé de faire ces expérience (…), et plus d’une fois cherché la preuve expérimentale". C’est alors qu’il décrit l’expérience du plan incliné. Sur un chevron de bois, placé dans une position inclinée et dans lequel on a creusé un petit canal parfaitement rectiligne, on fait rouler une boule de bronze très dure, parfaitement arrondie et polie : on note alors le temps nécessaire à une descente complète. Retenez que pour mesurer le temps il utilise un sceau rempli d’eau qui s’écoule, par un orifice percé dans le fond ; l’eau qui s’est écoulée pendant le parcours sur le plan incliné est ensuite pesée dans une balance très sensible. Cette première mesure accomplie, il suffit de faire descendre la boule d’un quart du canal seulement : le temps mesuré est toujours égal à la moitié du temps précédent. Voilà une expérience convaincante* qui clos toute discussion. Galilée a bien dégagé une LOI, c’est-à-dire un rapport universel et nécessaire, quantifiable entre des phénomènes (ici, le rapport entre le temps de chute et la vitesse du mobile…).

* * *
Pour qu’une telle observation soit possible, Galilée n’a pas pu partir de la simple observation spontanée d’un corps qui chute. Ce n’est pas par hasard, en attendant de voir s’il se passait quelque chose, qu’il a fait rouler des boules sur un plan incliné, mais pour confirmer une idée qu’il avait déjà en tête, sa théorie des propriétés d'un corps en chute libre ! Si la fabrication d'un tel instrument d'observation avait était fortuite, par jeu et sans savoir à l'avance ce qu’il pourrait en tirer, il est probable qu’il n’aurait rien appris de plus que ce que tout le monde peut observer lorsqu’on descend une pente à vélo ! Comme le dit le texte, "faites au hasard et sans aucun plan tracé d’avance, nos observations ne se rattacheraient point à une loi nécessaire". Sans une théorie déjà avancée, il n’aurait pu établir aucun fait, aucune loi ! Or cette théorie est essentiellement une construction rationnelle : un objet intelligible que produit la raison à partir de ses propres principes. Un objet qui n’est pas tiré de l’expérience sensible mais immanent à la raison qui se tourne vers la nature armée d’un ensemble de principes a priori, ou comme le dit le texte avec ses propres plans. "La raison ne voit que ce qu’elle produit elle-même d’après ses propres plans (…) elle doit prendre les devant avec les principes qui déterminent ses jugement". On l’aura bien compris : ce qu’un physicien observe, lorsqu’il fait une expérimentation, ce n’est pas l’objet immédiat de l’expérience sensible mais un objet intelligible déduit des principes de la rationalité** (un théorème donc) et sur lequel doit se régler la nature ! La raison anticipe un certain modèle de fonctionnement – mathématique - de la nature à partir duquel elle organise son observation, sommant la nature de lui confirmer ses anticipations. Voilà ce qui est révolutionnaire ce n’est pas à la raison (sujet) de se régler sur la nature (objet) car elle ne pourrait produire qu’une somme de jugement probables (arbitraires et contingents), mais à l’inverse à la nature de se régler sur la raison (produisant des jugements universels et nécessaire). Bref, qu’il s’agisse de faits ou de lois, dans tous les cas, la raison tire d’elle-même ce qu’elle observe dans la nature, voilà pourquoi ce qu’elle affirme à toujours un caractère nécessaire, au même titre que les objets mathématiques !

* * *
Si l’on considère ce renversement de perspective est-il encore possible de dire que "la nature instruit la raison" ? Si c’est le cas, il faut donc réfléchir aux différents sens du mot instruire. Car si savoir rationnel de la nature il y a, il ne peut être que l'oeuvre de la raison qui se fait, à partir de ses propres principes, une certaine idée du fonctionnement de son objet : tous les phénomènes naturels doivent pouvoir se ramener à de la matière en mouvement obéissant à des rapports quantifiables, donc objectifs, nécessaire (à des lois). Et qui d’autre part en inventant – sur la base de ces mêmes principes – des instruments permettant de vérifier si son objet est conforme à cette idée ! En quoi la nature nous instruit-elle encore ? Pour répondre à cette question, Kant nous propose une analogie : la raison est face à la nature "non pas comme un écolier qui se laisse dire tout ce qui plait au maître, mais au contraire comme un juge en fonction qui force les témoins à répondre aux questions qu’il leur pose". Si la raison était comme un écolier face au maître alors son savoir se limiterait à ce que la nature manifeste d’elle-même dans l’expérience sensible (autant dire peu de chose). Toutes les connaissances dont elle disposerait dans ces conditions seraient tirées de l’observation passive des phénomènes, dériveraient de rencontres faites au hasard. Cela ne permettraient d’en comprendre les ressorts cachés et de produire, à son sujet, un discours nécessaire fondé sur un savoir rationnel. En revanche, si la raison est comme un juge d’instruction face à un témoin qui n’a quelque chose d’instructif à dire que si on lui pose des questions pertinentes, la raison ne s’instruit d’un tel témoin qu’à condition d’avoir déjà mis au point, à partir de ses propres hypothèses et reconstitutions de l’événement à élucider, un dispositif faisant du témoignage la simple confirmation de ses anticipations ! La nature, pour nous instruire se limite à indiquer que l’objet que la raison a élaboré a priori n’est pas une simple idée mais qu’il se rencontre bien dans la réalité, qu’à cette essence on peut accorder l’existence.

______________________
* Nous laissons, ici, de côté la question de savoir si elle est purement imaginaire, comme le prétendent certains historiens des sciences (Koyré, par exemple) ou très probablement réelle (Drake ou McLachlan…) ce qui nous intéresse est avant tout de connaître les conclusions qu’en tire Kant.
** Ces principes sont un ensemble de postulats qui sont intégralement a priori : il ne sont pas tirés de l’expérience mais présupposé par la raison pour organiser l’expérience. Prenons un exemple simple : le principe de causalité. Il précise que tout ce qui se produit dans la nature (phénomène) et le résultat d’un ensemble de conditions antécédentes dans le temps et agissant mécaniquement). On ne peut pas tirer un tel principe de l’expérience, puisque ces conditions sont justement inobservables. D’ailleurs l’explication mécaniste, présupposant que la nature se réduit à des rapports de mouvement quantifiable de la matière est récente à l’échelle de l’humanité… Si l’on en croit Spinoza, l’explication par la finalité serait plus conforme à ce que nous délivre l’expérience perceptive spontanée !

0 Comments:

Post a Comment

<< Home